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La Maison des Impressions 5 rue de Saintonge 75003 Paris

Pour le second numéro d’IMPRESSIONS, nous avons passé une nuit au cœur de la fabrication du Ouest France à son siège de Chantepie, en banlieue de Rennes. De leur mise en page à leur distribution en passant par leur impression, nous avons suivi l’itinéraire des 500 000 exemplaires du premier quotidien français. Dans cet article, découvrez en exclusivité la dernière partie de ce parcours : la livraison nocturne des journaux aux côtés de Didier, comme si vous y étiez.

1h57 – « Didier le champion »

Quand nous garons notre voiture de location devant le dépôt, en pleine zone industrielle rennaise, il fait nuit noire depuis déjà plusieurs heures. Alors que nous traversons le parking à la lumière du flash pour se rendre à l’entrée du bâtiment, une silhouette massive se détache à travers la porte vitrée. Après nous avoir jeté un œil inquisiteur, il ouvre la porte d’un tour de clé. « Messieurs Flament et Noland ? » s’enquiert notre mystérieux hôte d’accueil en machant ses mots. « C’est moi, Didier. Didier le champion. Thomas, tu pars avec moi cette nuit. »

Didier n’est pas son vrai nom. A la manière d’un témoin protégé par le FBI, Didier ne veut pas être identifié. Il ne craint pas d’être reconnu par un potentiel organisme criminel, non. Mais plutôt par son fils. « Je fais ça en cachette. Je ne veux pas que mon fils le sache, sinon il va m’engueuler. » Boucher à la retraite de 72 ans, Didier est porteur de journaux depuis une dizaine d’année, en tandem avec sa femme de 77 ans. « C’est en voyant une voisine faire ça que j’ai eu envie de tester », nous glisse-t-il en nous accompagnant jusqu’à la pièce principale de l’entrepôt. Le camion de livraison en provenance de l’imprimerie nous a précédé, et une petite dizaine de personne s’affaire déjà pour le décharger et se répartir les journaux à livrer.

Didier nous plonge directement dans le feu de l’action. « Mon Loulou, tu peux me compter 21 Ouest-France s’il te plait ? ». Je m’exécute, impressionné par le dynamisme de mon guide-porteur à cette heure avancée de la nuit, qui m’expose son emploi du temps d’un débit de mitraillette. « J’arrive tous les soirs à minuit pétantes. Je fais la première tournée, et ma femme arrive à 5h pour faire la sienne. » Les porteurs s’arrangent comme ils veulent, tant qu’ils respectent leur seule obligation : livrer tous leurs journaux avant 7h30.

Premières étapes de la tournée : s’assurer qu’on a bien tous les journaux à distribuer, et les classer pour faciliter leur livraison. Au programme de la tournée de la nuit : 119 adresses, réparties autour de la ville de Cesson-Sévigné en périphérie est de Rennes, et autant de journaux. Enfin presque. Aux côtés de deux piles de Ouest-France édition Rennes Sud-Est et Rennes Nord-Ouest, se glissent un Figaro, quelques Le Monde et une douzaine de hors-série de Bretons en cuisine. On charge notre précieuse cargaison dans la Yaris Hybride de Didier, et c’est parti !

2h16 – Didier vs TAD

Première consigne surprenante et presque contre intuitive une fois à a bord: on ne met surtout pas sa ceinture de sécurité. « Si on met la ceinture, c’est une demi-heure de perdue ! » Mais n’allez pas croire que Didier et ses confrères sont des hors la loi. L’article R412-1 du Code de la Route précise ainsi que « le port de la ceinture de sécurité n’est pas obligatoire […] en agglomération, pour tout conducteur ou passager d’un véhicule effectuant des livraisons de porte à porte. »

Installé à l’arrière de la sa minuscule citadine au milieu des piles de journaux, je me vois alors confier par Didier son TAD, le téléphone d’aide à la distribution. Sur une application dédiée, le porteur retrouve toutes les infos utiles pour mener à bien sa tournée : les adresses, les noms, et les différents journaux à livrer. Véritable assistant personnel, le TAD propose un ordre de distribution, indique automatiquement les abonnés absents ou suspendus, et bipe même quand on arrive à proximité de l’adresse visée. A chaque journal déposé à destination, il suffit de valider d’un clic la livraison et de passer à la suivante. Si la livraison n’est pas possible, on indique la raison : boite aux lettres pleine, introuvable, etc. Une véritable boussole, dont Didier n’a pas franchement besoin. « Je connais tous les abonnés et leurs adresses par cœur », me confie-t-il fièrement, avant de me lister de tête les noms et adresses des dix premiers abonnés dans l’ordre, sans aucune erreur, juste pour me le prouver. « Et ce n’est même pas ma tournée, je remplace un copain en vacances ! » Le voilà donc lancé dans ses livraisons, pendant que je tente tant bien que mal de mettre à jour le TAD en temps réel, égaré dans un scroll frénétique entre les patronymes des abonnés et les noms de rues qui s’enchainent dans un ordre qui n’est pas celui proposé par le logiciel. A l’ère de la tech et de l’IA, c’est bien Didier et Didier seul qui est aux commandes. Véritable bible vivante de sa zone de livraison, il se permet même des commentaires sur l’évolution de celle-ci. Au détour d’une rue, il me glisse : « avant il y avait des abonnés partout dans cette rue, maintenant ils sont tous morts. C’est triste. »

3h01 – Nightcall

La tournée nocturne d’un porteur est une expérience singulière, presque irréelle. La ville est plongée dans le noir et le silence, on ne croise pas un chat. Mué par sa connaissance parfaite du moindre recoin du secteur, son sens de l’orientation et surtout du raccourci,  Didier enchaine les livraisons. Portés par un sentiment grisant de liberté dans ce vaste terrain de jeu urbain qui semble nous appartenir, nous enchainons les sauts de puce, une adresse après l’autre, seulement éclairés par les rares lampadaires allumés et les warning de sa voiture. Et même si le porte à porte se fait véhiculé, la dimension physique n’est pas à négliger. A chaque adresse, il faut choisir le bon journal, sauter de la voiture, grimper quelques marches, arpenter un hall, parfois emprunter une descente de garage, trouver la boite aux lettres, et ainsi de suite. On comprend mieux l’absence de port de ceinture. Après une vingtaine de livraisons, Didier est en nage. « Heureusement que je fais ça ! Car avec l’appétit que j’ai, je pèserai encore plus lourd », rigole-t-il. « Ça me maintient en bonne santé et ça m’occupe. A la retraite tu t’ennuies ! Et puis c’est lucratif. Je gagne plus avec les journaux qu’avec ma retraite. » Niveau rémunération, le deal est simple : les porteurs sont payés à chaque journal livré. « Ce mois-ci, avec ma femme, on a livré 14 500 journaux. Un record ! ». Le surnom de champion n’est décidément pas usurpé.

3h47 – Facteur X

A la moitié de la tournée, je propose à Didier d’échanger nos rôles : à lui le TAD, à moi les sprints effrénés jusqu’aux boites aux lettres. Il me montre alors la science du pliage : toujours le logo du Ouest France bien apparent, et on glisse les suppléments cuisine à l’intérieur comme dans un sandwich. Soudainement, ma nuit prend une autre tournure. Je me retrouve dans un jeu de piste à mi-chemin entre Fort Boyard et un escape game. A chaque adresse, il faut sauter de la voiture, identifier l’adresse, et trouver les boite aux lettres des abonnés, ce qui s’avère plus compliqué que ça en a l’air. Dans les maisons individuelles, elles sont parfois dissimulées sous de la végétation ou placées à des endroits incongrus. Dans les halls des bâtiments, elles sont noyées au milieu de murs de boites aux lettres collectives, qui semblent soudainement sans fin. Deux précieux alliés m’aident cependant dans ma quête : les instructions de Didier, criées depuis sa Yaris, et les petites pastilles rouges du logo Ouest France qui ornent les boites aux lettre des abonnés. Voyant que je prends goût à ma mission et oubliant que je ne connais pas du tout la ville, Didier se sent pousser des ailes et me laisse seul dans la rue, prenant de l’avance pour livrer les prochains abonnés. La lumière de ses warning est alors un véritable phare dans la nuit, me permettant à plusieurs reprises de ne pas me retrouver perdu en plein cœur d’une ville qui m’est inconnue.

4h50 – Le binôme infernal

Le rythme soutenu de la livraison et mes multiples courses me font oublier la fatigue. Heureux de mon investissement, Didier me congratule. « Tu te débrouilles bien mon loulou, tes parents peuvent être fiers de toi. On forme un binôme infernal ! ». Après quelques allers-retours contraints par des bips d’immeuble qui ne fonctionnent qu’à partir d’heures précises et nous laissent impuissants devant leurs portes closes, la tournée touche à sa fin. Il nous aura fallu 2h45 pour livrer 119 adresses. Didier me dépose en vitesse sur le parking, avant de repartir fissa, pour une nouvelle tournée de 81 adresses. « Mais celle-ci elle est facile, c’est de la gnognotte », me lâche-t-il au moment de me saluer, avant de disparaitre dans le jour naissant.