Denis Rionnet est un passionné de « littérature maraboutique », ces flyers qui vantent les mérites de marabouts. Il en a fait un site internet, Megabambou.com. Retour sur vingt ans de collecte et d’analyse de ces morceaux de papier, que beaucoup auraient jetés.
Ce sont ces petits bouts de papier gris qui se déchiquettent sur nos pare-brise avec le vent ou s’étiolent dans les caniveaux du quartier Barbès-Rochechouart les jours de pluie. Ceux-là mêmes qui atterrissent parfois dans nos boîtes aux lettres et finissent immanquablement à la poubelle. Les flyers de marabouts n’inspirent en général pas grand-chose à leurs détenteurs, à l’exception de Denis Rionnet, 54 ans, auteur du site Megabambou.com, véritable encyclopédie de la littérature promotionnelle maraboutique.
Tout commence en 2005 lorsque Denis se décide à faire quelque chose de ces vulgaires prospectus qui déferlent dans la boîte aux lettres de sa mère, à Lyon. « Il y avait un petit côté insolite, un peu amusant, dans ces flyers aux promesses extravagantes », explique-t-il. M. Diaby, « célèbre voyant médium », vous propose par exemple une protection contre « les danger » (sic), un désenvoûtement rapide, de la chance aux jeux, la réussite à un examen, d’arrêter l’alcool ou encore d’augmenter votre puissance sexuelle. « Ne soyez pas désespérés, chaque problème a une solution, nous la trouverons ensemble. La chance vous sourira », promet-il.
« J’ai commencé à les mettre de côté sans savoir ce que j’allais en faire. Toutes ces cartes semblaient sortir du même moule, je me disais que ce serait facile d’élaborer un générateur pour simuler sa propre annonce. C’est à partir de cette idée que j’ai créé le site internet », reprend Denis Rionnet. On y trouve aujourd’hui 2 540 flyers différents issus de toutes les contrées de France – un échantillon parmi tous ceux qu’il conserve chez lui –, divers jeux autour de ces petits papiers, un générateur personnalisé, des décryptages humoristiques de la « littérature maraboutique ». Un matériau jugé « très pauvre par le commun des mortels » qu’il traite et analyse avec le plus grand sérieux.
Au départ sa passion n’a pas de nom, personne n’ayant inventé de mot pour décrire une telle lubie. Mais pour Denis Rionnet, c’est la première chose à faire : impossible de donner ses lettres de noblesse à la collection sans cela ! Il contacte des linguistes qui lui proposent « magopinaciophilie ». Magus pour « mage », en latin, et pinakos, pour « tablette sur laquelle on écrit », en grec. Après avoir affiché, non sans fierté, le nom sur son site, il est rapidement contacté par Libération, qui écrit un article sur le sujet en reprenant le terme dans ses pages. « Tout à coup mon activité, développée principalement en ligne, se trouve inscrite dans Libé ! La force de l’imprimé… Ça donne du corps à ce que vous êtes en train de faire ! » sourit-il.
Au fil des ans, c’est devenu pour lui un loisir – plutôt chronophage –, en parallèle de sa carrière dans l’univers du web et des applications mobiles. Dans son entourage, ceux qui connaissent sa lubie y contribuent, lui mettent des flyers de côté. Et de manière tout à fait surprenante, il n’est pas le seul à avoir développé cette passion : d’autres adeptes le contactent et lui livrent leur collection de temps à autre. « Je reçois très souvent des messages de gens qui viennent de découvrir le site et qui me racontent qu’eux aussi conservent les flyers. Ils pensaient tous être les seuls à le faire. Le collectionneur de cartes de guérisseurs pense avoir inventé la discipline, tant elle est insolite et tant on se dit que ce morceau de papier n’a aucune valeur ! » plaisante-t-il.
Mais une question nous taraude : s’il magnifie tant ces promesses « marabouteuses », a-t-il déjà succombé au coup de fil ? « Jamais, nous répond-il. Je préfère que ça reste platonique. Je suis touché par la poésie urbaine que contiennent ces flyers, mais je ne veux pas entrer dans le vif du sujet. J’aime qu’ils restent des êtres mythologiques. »
Avec cette collection, Denis est parvenu à remonter aux années quatre-vingt. Les flyers contiennent peu d’informations quant aux lieux d’impression ou aux époques, mais certains comportent des numéros de téléphone à sept chiffres. Et depuis tout ce temps le design n’a que très peu évolué… « Ce qu’on aime, chez les marabouts, c’est la rusticité de leurs flyers. Les progrès technologiques semblent n’avoir aucune prise sur eux. La police de caractères est la même depuis les années quatre-vingt-dix. Alors que la quadrichromie a fait son apparition en imprimerie dès le xviiie siècle, les marabouts semblent ne pas en avoir été informés. »
Malgré tout le business semble porter ses fruits, puisqu’il perdure… Aussi rudimentaire soit-il, le format a un succès fou. Sur son site, Denis Rionnet raconte qu’il est même parfois repris pour des annonces on ne peut plus sérieuses. Il n’y a qu’à voir le flyer de la troupe de burlesque Les Polissonnes. « Elles ont su reprendre tous les codes du genre : la structure de mise en page, les tournures de phrases, les promesses intenables, tout y est ! » note le passionné. En 2021, les petits papiers grisés ont même eu droit à leur exposition d’art. « Une artiste préparait un projet autour de la notion de masculinité hégémonique, dans lequel elle voulait glisser des flyers. Elle en a reproduit en grand format, avec des encres de différentes couleurs, et a même créé un papier peint avec ce motif. Ça a donné une autre dimension à ces morceaux de papier. J’ai trouvé ça génial de voir entrer cet objet vulgaire dans un espace de culture contemporaine. »
Pour que la boucle soit bouclée, pour que le prospectus de guérisseur revienne au format qui l’a vu naître – le papier, donc –, il faudrait selon Denis Rionnet en faire un livre. L’inscrire noir sur blanc. « Qu’on puisse avoir chez soi un bouquin sur les flyers de marabouts, à mettre dans sa bibliothèque… Un retour à l’imprimé. »